Texte de Martine Bergé

Il n’est meilleure manière d’entrer au cœur d’une œuvre d’artiste que d’avoir le privilège de passer quelques heures en son atelier. Celui d’Annick Audierne, dans le Gard, ressemble à un cabinet d’estampes, minuscule et regorgeant de croquis et d’aquarelles, de cartons à dessin entrebâillés, de cadres en attente, de carnets de croquis et de livres. C’est l’antre estival d’une boulimique de travail, d’une passionnée explorant tous azimuts le riche univers des techniques graphiques.

Une fréquentation soutenue des ateliers de modèle vivant a d’évidence contribué à ce qu’elle affiche de maîtrise dans la spontanéité. Parce que l’exercise de résoudre, dans un temps limité, des difficultés telles que composition, volumes, lumière, sa pratique lui confère une justesse et une liberté dans les travaux aux antipodes de la discipline. Ainsi dans les saynètes de genre, les miniatures enlevées et surtout les monotypes à l’encre typographique qu’elle réalise actuellement. La manière noire emporte sa préférence. Elle en joue avec jubilation et nous entraîne à la suite de son imaginaire dans un voyage surnaturel vers des contrées de ciels et d’eau. Ce qui semble un personnage, un bateau et même des bâtiments s’y profile sans que l’impression d’étrangeté de l’ensemble disparaisse.

Les paysages d’Annick Audierne sont évocateurs mais ils réfutent aussi la réalité. Ils suggèrent et démentent tout à la fois. Un ciel tourmenté, traité à la tarlatane, se reflète sur une mer calme. Des maisons à contre jour sur un canal, brossées avec vigueur, projettent la lumière de leurs fenêtres violemment éclairées non comme de vraies bâtisses mais plutôt comme un décor de théâtre illuminé de l’arrière- scène. Les reflets sont essentiels à la magie, traits d’union entre ces deux éléments complémentaires que sont le ciel et l’eau, surtout lorsqu’ils contredisent ce qu’ils reflètent. Ils introduisent visuellement la notion du temps, mélangeant calme et tempête au même instant, à peine séparées de la ligne d’horizon illusoire. La virtualité de l’effet est étourdissante.

Annick Audierne nous propulse hors des frontières de l’apparence et donne corps à l’intangible. En noir et blanc, dont elle livre toute la puissance avec sensualité, poésie et sans l’ombre d’un maniérisme.

Martine Bergé, Septembre 2013

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.